Conférence du cardinal Ratzinger à Fontgombault  lors des Journées liturgiques :

Conférence conclusive des journées liturgiques : « BILAN ET PERSPECTIVES » le 24 juillet 2001

Révérends Pères Abbés et chers frères,

Je n’ose pas proposer des conclusions; je n’avais pas le temps ni la capacité intellectuelle et physique de préparer quelque chose. Je peux seulement proposer quelques remarques. Mais surtout je veux dire mon merci très profond à vous, cher Père Abbé, pour l’esprit de ce monastère qui nous a inspiré la paix de l’Eglise, la paix de Notre-Seigneur, et nous permet donc de chercher ensemble cet œcuménisme catholique dans lequel il peut y avoir une réconciliation à l’intérieur de l’Eglise, dans ces différences qui sont profondes et douloureuses…

Qu’est-ce que je veux dire?

J’avais pensé parler sur quatre points:

– un premier point, une remarque encore sur la physionomie intellectuelle et spirituelle du Mouvement liturgique comme je l’ai connu;

– ensuite, un mot sur les propositions du P. Folsom et du Prof. Spaemann sur la pluriformité à l’intérieur du rite romain, sur des rites romains dans le rite romain

– un mot sur la « réforme de la réforme »

– et un mot aussi, en discussion avec mon ami Spaemann, sur l’avenir du Missel de 62.

  1. La physionomie spirituelle et historique du Mouvement liturgique.

J’avais parlé hier des origines de la discipline académique liturgique (la science liturgique) en disant que, d’une part, elle venait d’un travail historique, d’autre part d’un travail pastoral ; cela se référait seulement à la discipline académique de la liturgie, non au Mouvement liturgique. Le Mouvement liturgique est né en Allemagne avec une diversité d’origines sur lesquelles nous a très bien parlé le Père Koster ; je voulais souligner qu’il me semble que les grands monastères bénédictins – surtout Beuron – furent le vrai lieu de naissance de l’authentique Mouvement liturgique – Beuron, une fille de Solesmes, parce que les deux frères Wolter s’étaient formés à la vie bénédictine à Solesmes et avaient fondé ce renouveau bénédictin d’abord à Beuron, ensuite à Maria Laach, fille de Beuron et dans les autres abbayes. Il est intéressant de lire dans les Mémoires de Guardini que lui-même a découvert la liturgie en participant aux heures canoniales à Beuron, en participant à la vie liturgique vécue dans l’esprit de Solesmes, donc dans l’esprit des Pères, et comment ce fut pour lui la découverte d’un monde nouveau, de la liturgie comme telle ; cela, me semble-t-il, donne un peu la clef pour comprendre ce que les Pères du Mouvement ont pensé en Allemagne – même si le P. Anselme Schott avait une pensée différente, comme aussi le P. Odon Casel, etc. C’était réellement la découverte de la liturgie comme un monde symbolique plein de réalité, plein de sens. Dans le contexte d’une théologie néoscolastique assez sèche d’une part, et du rationalisme et du modernisme d’autre part, – Guardini a étudié à Tubingen, quand le modernisme y était très virulent, – ce mouvement a donné une nouvelle vision de l’être chrétien en partant de la liturgie.

Pour une certaine théologie de manuel, ce qui intéressait dans les sacrements et aussi dans l’Eucharistie, c’était essentiellement la validité, et donc le moment de la Consécration. On avait réduit la théologie eucharistique à un problème ontologique et juridique, tout le reste étant considéré comme des cérémonies belles, intéressantes, interprétables ou non dans un sens allégorique, mais non comme la réalité dans laquelle l’Eucharistie se réalise. Il a donc fallu redécouvrir que la liturgie n’est pas seulement un ensemble de cérémonies visant à donner une certaine longueur et solennité à la Consécration, mais que c’est le monde du sacrement comme tel. Ceci était une nouvelle vision et, dans ce sens, on a aussi dépassé une théologie étroite et trouvé une vision plus profonde non seulement de la théologie, mais de toute la vie chrétienne. On peut constater la grandeur du Mouvement liturgique seulement dans le contexte historique d’une interprétation très insuffisante de la liturgie. Par exemple, depuis le temps de Léon XIII, on récitait le Rosaire durant la Messe pendant le mois d’octobre – et c’était encore la coutume quand j’étais jeune. La Messe était donc en réalité, comme je l’ai écrit dans la préface de mon livre, comme une fresque couverte. Aussi, redécouvrir que la liturgie en elle-même est vivante et est une réalité vécue de l’Eglise comme telle, c’était un enrichissement très important pour l’Eglise. On a donc vraiment dépassé des malentendus, des idées et des visions insuffisantes de la liturgie et de la théologie. Je pense même que l’explosion de la Réforme au XVIe s. fut possible aussi parce que il n’y avait plus une vraie compréhension de la liturgie. Pour Luther, il ne restait de la Messe que la Consécration et la distribution de la sainte Communion.

Mais dans ce progrès réel qu’a porté le Mouvement liturgique – qui a guidé vers Vatican II, vers Sacrosanctum Concilium, – il y avait aussi un danger : le mépris du Moyen-Age comme tel, de la théologie scolastique comme telle. C’est à partir de ce moment qu’a commencé déjà une division des chemins : Dom Casel s’est montré très exclusiviste pour la théologie patristique comme il la voyait, et pour le platonisme liturgique comme il le pensait. Ces idées unilatérales ont été ensuite popularisées avec des slogans très tristes et très dangereux; ainsi disait-on déjà – je me souviens bien – : « le Pain consacré n’est pas là pour être regardé avec les yeux, mais pour être mangé ». C’était un slogan contre l’adoration eucharistique ; on pensait que toute la réalité, tout le développement effectué au Moyen-Age était erroné. Il y avait donc un rigorisme et archéologisme liturgiques qui, finalement, sont devenus un grand danger : On ne pouvait plus comprendre que même les nouveautés du Moyen Age – l’adoration eucharistique et puis la piété populaire, tout cela, – étaient réellement des développements légitimes. Surtout, la synthèse entre les différents courants n’était alors plus possible : Guardini s’est séparé de Maria Laach parce que il défendait le Rosaire, la Via Crucis, l’adoration eucharistique, tandis que les autres avaient une position stricte qui n’admettait plus ces développements ultérieurs.
Donc cette question – discutée déjà hier – reste encore ouverte : quelle est la synthèse possible et la vision profonde commune entre la théologie médiévale et les Pères ? Je pense que saint Thomas d’Aquin est à la fois un théologien qui ouvre la porte à une nouvelle vision de la théologie, avec l’intégration de l’aristotélisme, et un théologien parfaitement patristique : en partant de lui, on devrait avoir la possibilité de trouver cette synthèse. Guardini a écrit, au début des années 20, un dialogue très intéressant entre un exégète, professeur d’université, rationaliste mais orthodoxe – comme il en existait dans les universités allemandes à cette époque, un liturgiste rigoureux et un directeur de Caritas représentant la piété populaire spécialement pour le Sacré-Cœur; il cherchait dans ce trialogue une synthèse, et cela reste encore à faire.

Il me semble que déjà dans les années 50 et surtout après le Concile, les dangers latents et aussi patents du Mouvement liturgique sont devenus une grande tentation, un grand danger pour l’Eglise. Il y avait après le Concile une situation nouvelle parce que les liturgistes étaient devenus l’autorité de fait: on a toujours moins reconnu l’autorité de l’Eglise, c’était maintenant 1’expert qui faisait autorité. Ce passage de l’autorité aux experts a tout transformé, et ces experts de leur côté ont été les victimes d’une exégèse profondément conditionnée par les jugements du protestantisme, à savoir que le Nouveau Testament était contre le sacré, contre le culte et le sacerdoce, et donc à l’opposé de la grande Tradition, surtout celle du Concile de Trente. On défendait l’idée que le Nouveau Testament était contre le culte parce qu’il se sépare de l’Ancien Testament, du Temple. Maintenant le culte serait la réalité vécue, soufferte par le Christ crucifié hors des murs de la cité. Cela veut dire que maintenant c’est dans la profanité qu’on doit voir le vrai culte et que la rupture avec le sacerdoce lévitique serait aussi la rupture avec le sacerdoce comme tel : le presbytérat ne serait pas un sacerdoce ; le sacerdoce serait une chose de l’Ancien Testament ou païenne, non une chose du christianisme. Cette interprétation du Nouveau Testament dans une optique – une herméneutique – fondamentalement protestante et sécularisante est devenue toujours plus forte avec le temps.

Enfin, il me semble que le passage de l’Eglise universelle à l’Eglise locale, et de l’Eglise locale à la communauté locale ¬ comme nous a dit le professeur de Mattei – a été et est à l’heure actuelle un des plus gros problèmes. On dit maintenant que la liturgie reflète l’expérience religieuse de la communauté, et que c’est la communauté qui est l’unique vrai sujet; cela nous conduit en fait non seulement vers une fragmentation totale de la liturgie, mais vers une destruction de la liturgie comme telle, car si la liturgie est seulement le reflet des expériences religieuses de la communauté, elle ne comporte plus la présence du mystère. C’est donc le point sur lequel on doit fermement résister; il faut redécouvrir l’Eglise – le Corps du Christ ¬ comme le vrai sujet de la liturgie. Donc il faut se rendre compte qu’avec une exégèse sécularisée et une herméneutique profondément protestante et sécularisée, on ne peut trouver dans le Nouveau Testament les fondements de notre foi; et qu’avec la fragmentation de la liturgie considérée comme l’acte particulier des communautés locales, on perd l’Eglise, et avec l’Eglise la foi et le mystère. Il faut au contraire retourner à une exégèse enracinée dans la réalité vivante de l’Eglise, de l’Eglise de tous les temps – surtout de l’Eglise des Pères, – mais de l’Eglise de tous les temps – aussi celle du Moyen Age. Il faut donc aussi retrouver la réalité cultuelle et le sacerdoce dans le Nouveau Testament, et regagner l’essentiel pour la liturgie ; dans ce sens, je voulais dire que, avec les limites qu’on peut certainement trouver dans les textes de Trente, Trente reste la norme, relu avec notre connaissance plus riche et plus profonde des Pères et du Nouveau Testament, lu avec les Pères et avec l’Eglise de tous les temps.

  1. Le problème des rites romains dans le rite romain.

Le fait de cette cœxistence est évident, comme l’a très bien montré, et d’une manière très convaincante, le Père Folsom, et aussi le Prof. Spaemann. Le Père Folsom en a énoncé clairement deux conséquences: il n’y a pas de raisons liturgiques contre cette pluralité, mais il y a le problème des critères canoniques et ¬ comme il a dit – politiques ; je dirai plutôt pastoraux. Et c’est là réellement le problème pour l’autorité de l’Eglise: quels sont les critères ?

Personnellement, j’ai été dès le début pour la liberté de continuer à user de l’ancien Missel, pour un motif très simple ; on commençait déjà alors de parler d’une rupture avec l’Eglise préconciliaire, et de la formation de modèles différents d’églises : une église préconcilaire dépassée et une église nouvelle, conciliaire. C’est d’ailleurs maintenant le slogan des Lefebvristes d’affirmer qu’il y a deux églises, la grande rupture étant visible pour eux dans l’existence de deux Missels, qui seraient en rupture entre eux. Il me semble essentiel et fondamental de reconnaître que les deux Missels sont des Missels de l’Eglise, et de l’Eglise qui reste toujours la même. La préface du Missel de Paul VI dit explicitement que c’est un Missel de la même Eglise, s’inscrivant dans sa continuité. Et pour souligner qu’il n’y a pas de rupture essentielle, que la continuité et l’identité de l’Eglise existent, il me semble indispensable de maintenir la possibilité de célébrer selon l’ancien Missel comme signe de l’identité permanente de l’Eglise. C’est pour moi la raison fondamentale : ce qui était jusqu’à 69 la liturgie de l’Eglise, la chose la plus sacrée pour nous tous, ne peut pas devenir après 69 ¬avec un positivisme incroyable – la chose la plus inacceptable. Si nous voulons être crédibles, même avec ce slogan de la modernité, il est absolument nécessaire de reconnaître que ce qui était fondamental avant 69, le demeure aussi après: c’est une même sacralité, une même liturgie.

En observant les développements de l’application du nouveau Missel, j’ai trouvé très tôt une seconde raison, dont a parlé aussi le prof. Spaemann : l’ancien Missel est un point de référence, un critère – il a dit un sémaphore. Cela me semble pour tous très important que, par sa présence – signe de l’identité fondamentale des deux Missels, même s’ils sont des expressions rituelles différentes, – ce Missel de l’Eglise donne un critère de référence et devienne un refuge pour des fidèles qui, dans leur paroisse, ne trouvent plus une liturgie célébrée réellement selon les textes autorisés de l’Eglise. D’une part, s’il n’y a pas de doute qu’un rite vénérable comme le rite romain en vigueur jusqu’en 69 est un rite de l’Eglise, un bien de l’Eglise, un trésor de l’Eglise, et donc à conserver dans l’Eglise.

Il reste, d’autre part, quand même un problème: comment régler l’usage des deux rites ? Il me semble clair que le Missel de Paul VI est le Missel en vigueur, et que son usage est normal. On doit donc étudier de quelle manière permettre et conserver pour l’Eglise le trésor de l’ancien Missel.

J’ai souvent parlé dans le même sens que notre ami Spaemann : s’il y avait le rite dominicain, s’il y avait – et il y a encore – le rite milanais, pourquoi pas aussi le rite – disons – « de saint Pie V » ? Mais il y a un problème très réel : si l’ecclésialité devient une question de choix libre, s’il y a dans l’Eglise des églises rituelles choisies selon un critère de subjectivité, cela crée un problème. L’Eglise, est construite sur les évêques selon la succession des apôtres, dans la forme des Eglises locales, donc avec un critère objectif. Je suis dans cette Eglise locale et je ne cherche pas mes amis, je trouve mes frères et mes sœurs; et les frères et les sœurs, on ne les cherche pas, on les trouve. Cette situation de non arbitrarité de l’Eglise dans laquelle je me trouve, qui n’est pas une église de mon choix mais l’Eglise qui se présente à moi, est un principe très important. Il me semble que les lettres de saint Ignace vont très fortement dans cette ligne que cet évêque c’est l’Eglise; ce n’est pas mon choix, comme si j’allais avec tel groupe d’amis ou avec tel autre; je suis dans l’Eglise commune, avec les pauvres, avec les riches, avec les personnes sympathiques et non sympathiques, avec les intellectuels et les stupides; je suis dans l’Eglise qui me précède. Ouvrir maintenant la possibilité de choisir son Eglise, « à la carte », cela pourrait réellement blesser la structure de l’Eglise.

On doit donc chercher – il me semble – un critère non subjectif, pour ouvrir la possibilité de l’ancien Missel. Cela me semble très simple s’il s’agit d’abbayes : c’est une bonne chose; cela correspond aussi à la tradition selon laquelle il y avait des ordres avec un rite spécial, par exemple les dominicains. Donc des abbayes qui garantissent la présence de ce rite, ou aussi des communautés comme les dominicains de saint Vincent Ferrier, ou d’autres communautés religieuses, ou aussi des fraternités : cela me semble être un critère objectif. Naturellement, le problème se complique avec les fraternités, qui ne sont pas des ordres religieux, mais des communautés de prêtres non diocésains et cependant exerçant dans les paroisses. Peut-être, la paroisse personnelle est une solution, mais n’est pas non plus sans problème. En tout cas, le Saint-Siège doit ouvrir à tous les fidèles cette possibilité de conserver ce trésor, mais d’autre part, il doit aussi conserver et respecter la structure épiscopale de l’Eglise.

  1. Sur la « réforme de la réforme »

Le Professeur Spaemann a raison : la « réforme de la réforme » se réfère naturellement au Missel réformé et pas au Missel précédent. Qu’est-ce qu’on peut faire, étant donné que finalement notre but commun – me semble-t-il – est la réconciliation liturgique et non pas l’uniformisme ? Je ne suis pas pour l’uniformisme ; mais, naturellement nous devons être contre le chaotisme, contre la fragmentation de la liturgie, et dans ce sens, aussi pour l’unité dans l’observance du Missel de Paul VI. Cela me semble un problème prioritaire : comment retourner à un rite commun réformé –si vous voulez- mais pas fragmenté ou laissé à l’arbitraire des communautés locales, ou de quelques groupes de commissions et d’experts ? Donc la « réforme de la réforme » est une question qui concerne le Missel de Paul VI, toujours avec cette finalité d’une réconciliation à l’intérieur de l’Eglise parce que, pour le moment, il y a plutôt une opposition douloureuse, et nous sommes encore loin de la réconciliation, même si les jours que nous avons vécus ici ensemble sont un pas important vers cette réconciliation.

Pour le Missel en vigueur, le premier point serait, à mon avis, de rejeter la fausse créativité qui n’est pas une catégorie de la liturgie. On a rappelé plus d’une fois, ce que le Concile dit réellement à ce sujet : c’est seulement l’autorité ecclésiastique qui décide, ce n’est pas le droit d’un prêtre ou de quelques personnes de changer la liturgie. Mais dans le nouveau Missel nous trouvons assez souvent des formules comme : sacerdos dicit sic vel simili modo…[le prêtre dit ainsi ou bien de manière semblable] ou bien: hic sacerdos potest dicere…[ici le prêtre peut dire] Cette formule du Missel officialise en fait la créativité ; le prêtre se sent presque obligé de changer un peu les paroles, de montrer qu’il est créatif, qu’il rend présent à sa communauté cette liturgie ; et avec cette fausse liberté qui transforme la liturgie en catéchèse pour cette communauté, on détruit l’unité liturgique et l’ecclésialité de la liturgie. Donc, il me semble, ce serait déjà une chose très importante pour la réconciliation que le Missel soit libéré de ces espaces de créativité qui ne répondent pas à la réalité profonde, à l’esprit de la liturgie. Si, avec une telle « réforme de la réforme », on pouvait revenir à une célébration fidèle, ecclésiale, de la liturgie ce serait, à mon avis, déjà un pas important, parce que l’ecclésialité de la liturgie apparaîtrait de nouveau clairement.

Le deuxième point dont on a parlé ce sont les traductions : le chanoine Rose nous a dit des choses importantes ; la crise est presque encore plus grave aux Etats-Unis, dans le monde anglophone, avec le changement permanent du langage, avec le problème du political correct et celui du langage inclusif. Il y a des communautés, aux Etats-Unis où, au nom du langage inclusif, on n’ose plus dire « au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », parce que c’est du «masculinisme » : Père et Fils : deux hommes. On dit alors « au Nom du Créateur, du Rédempteur et de l’Esprit Saint. » C’est seulement un exemple pour montrer la gravité de ce problème et l’insistance de quelques évêques (pas de la Conférence épiscopale comme telle) pour qu’on utilise ce qu’ils appellent le langage réel. Le langage inclusif fait disparaître des choses essentielles, comme par exemple dans les Psaumes toute la structure christologique, parce que les paroles masculines sont interdites. Donc, le problème des traductions est un problème grave. Il y a un nouveau document du Saint Siège sur ce problème, qui, me semble-t-il, constitue un progrès très réel. J’ajouterai ceci : on devrait aussi conserver quelques éléments latins dans la liturgie normale ; une certaine présence du latin, comme lien de communion ecclésiale, me semblerait opportune.

Le troisième problème est la célébration versus populum [c’est-à-dire face au peuple]. Comme je l’ai écrit dans mes livres, je pense que la célébration vers l’orient, vers le Christ qui vient, est une tradition apostolique. Cependant je suis contre la révolution permanente dans les églises ; on a restructuré maintenant tant d’églises, que recommencer de nouveau en ce moment ne me semble pas du tout opportun. Mais s’il y avait toujours sur les autels une croix, une croix bien en vue, comme point de référence pour tous, pour le prêtre et pour les fidèles, nous aurions notre orient, parce que finalement le Crucifié est l’orient chrétien ; et, sans violence, on pourrait – me semble-t-il faire ceci: donner comme point de référence le Crucifié, la Croix, et ainsi une nouvelle orientation à la liturgie. Je pense que ce n’est pas une chose purement extérieure : si la liturgie se réalise en un cercle clos, s’il y a seulement le dialogue prêtre-peuple, c’est une fausse cléricalisation et l’absence d’un chemin commun vers le Seigneur vers Lequel nous nous tournons tous. Donc, avoir le Seigneur comme point de référence, pour tous, le prêtre et les fidèles, me semble une chose importante et tout à fait faisable et réalisable.

  1. Sur l’avenir du Missel de St Pie V

Je connais très bien la sensibilité des fidèles qui aiment cette liturgie – c’est aussi un peu ma propre sensibilité. Et dans ce sens, je comprends bien ce que nous dit le Professeur Spaemann en affirmant : si on ne connaît pas le but d’une réforme, si petite soit-elle, si on doit penser que c’est seulement un pas intermédiaire vers une révolution parfaite, cela sensibilise les fidèles. Et dans ce sens, on doit être très prudent avec des éventuels changements. Cependant il a dit aussi – je le souligne – : ce serait fatal si l’ancienne liturgie se trouvait comme dans un frigidaire, comme dans un parc national, un parc protégé pour une certaine espèce de personnes à qui on laisserait ces reliques du passé. Ce serait – comme nous l’a dit le Professeur de Mattéi une espèce d’inculturation : « il y a aussi des conservateurs, laissez à ce groupe leur inculturation ! » Avec une telle réduction au passé, on ne conserverait pas ce trésor pour l’Eglise d’aujourd’hui et de demain. Il me semble qu’on doit en tous cas éviter que cette liturgie se trouve gelée dans un frigidaire pour une certaine espèce de personnes.

Cela doit être aussi une liturgie de l’Eglise, et sous l’autorité de l’Eglise ; et seulement dans cette ecclésialité, dans cette liaison fondamentale avec l’autorité de l’Eglise, elle peut donner tout ce qu’elle peut donner. Naturellement on peut dire : nous n’avons plus confiance en l’autorité de l’Eglise avec tout ce que nous avons vécu dans les dernières trente années. C’est quand même un principe catholique fondamental d’avoir confiance dans l’autorité de l’Eglise. J’ai été toujours très impressionné par une parole de Harnack dans une discussion avec Peterson – théologien protestant alors en voie de se convertir – ; Harnack a répondu aux questions de ce jeune collègue : c’est évident que le principe catholique Ecriture et Tradition est meilleur et qu’il est le principe juste et qu’il implique la nécessité d’une autorité dans l’Eglise ; mais même si le principe comme tel, le principe catholique, est juste, nous vivons mieux sans l’autorité et sans les possibles actions de cette autorité. Il avait la confiance que la raison libre qui étudie l’Ecriture arriverait à la vérité et que ceci était mieux qu’être soumis à une autorité qui peut aussi faire des fautes. C’est vrai, elle peut faire des fautes, mais l’obéissance envers cette autorité est pour nous la garantie d’être dans l’obéissance envers le Seigneur. C’est là certainement une admonition très forte pour les personnes qui exercent l’autorité, de ne pas l’exercer comme un pouvoir. L’autorité dans l’Eglise est un exercice d’obéissance. Quand le Saint-Père a décidé que l’Eglise n’a pas la faculté d’ordonner des femmes, c’était un exercice d’obéissance envers la grande Tradition de l’Eglise et envers le Saint-Esprit. Pour moi, c’était très intéressant de voir les progressistes les plus acharnés et les plus féroces adversaires du Magistère nous dire : « mais non, l’Eglise peut bien faire cela, vous devez faire usage de vos facultés ! » Non, l’Eglise ne peut pas tout faire, le Pape ne peut pas tout faire. Il me semble que face à une autorité qui, dans la situation actuelle, devient encore plus consciemment un exercice d’obéissance, tous peuvent avoir, doivent avoir, cette confiance.

Pour être plus concret, je ne ferai rien dans ce domaine pour le moment – c’est clair. Mais, dans l’avenir, on devrait penser – me semble-t-il – à enrichir le Missel de 1962 en introduisant des saints nouveaux ; il y a maintenant des figures importantes de saints : je pense par exemple à Maximilien Kolbe, Edith Stein, les Martyrs d’Espagne, les Martyrs de l’Ukraine et tant d’autres, mais aussi à cette petite Bakita du Soudan, qui vient de l’esclavage et devient libre dans la Foi au Seigneur ; il y a beaucoup de figures vraiment belles qui sont nécessaires pour nous. Donc ouvrir le calendrier de l’ancien Missel aux nouveaux saints, en faisant un choix bien médité, cela me semble une chose opportune qui ne détruirait rien du tissu de la liturgie. On pourrait penser aussi aux préfaces, qui proviennent également du trésor des Pères de l’Eglise, par exemple pour l’Avent, et d’autres ; pourquoi ne pas insérer ces préfaces dans l’ancien Missel ?

Donc, avec une grande sensibilité, une grande compréhension pour les préoccupations et pour les peurs, en contact avec les responsables, on devrait comprendre que ce Missel est aussi un Missel de l’Eglise, et sous l’autorité de l’Eglise, que ce n’est pas une chose protégée du passé, mais une réalité vivante dans l’Eglise, très respectée dans son identité et dans sa grandeur historique, mais aussi considérée comme une chose vivante, non comme une chose morte, une relique du passé. Toute la liturgie de l’Eglise est toujours une chose vivante, une réalité qui se trouve au-dessus de nous, non pas soumise à nos volontés et à nos intentions arbitraires.

Voilà les quelques remarques que je voulais faire.

Joseph, cardinal Ratzinger +


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